Brasserie de la Goutte d’Or : le goût du quartier
Installée dans le 18e arrondissement depuis 2012, la Brasserie de la Goutte d’Or fait partie des pionniers de la bière artisanale parisienne. Dans cet ancien restaurant solidaire transformé en tap room, on brasse encore sur place, à petite échelle, avec une approche très artisanale et un fort ancrage local.
En presque 15 ans, le lieu s’est imposé comme un point de rencontre du quartier autant qu’une adresse incontournable pour les amateurs de bière.
On veut que ce soit un lieu de brassage humain.
Le mot n’est pas choisi au hasard. À la Goutte d’Or, on croise des designers, des profs, des urbanistes, des parents avec poussette… Juste des gens qui viennent boire une bière fraîche dans une ambiance décontractée. Le bar, autrefois placé au centre, a été déplacé au fond du lieu pour mieux contenir le bruit et respecter les voisins. De plus en plus de soirées sont organisées, beaucoup de jazz, des concerts intimistes, des DJ du quartier et des soirées où l’on peut voir des artistes habituellement programmés dans des salles bien plus chères. “Chez nous, le prix d’entrée, c’est celui d’une bière !”
Mais l’histoire du lieu commence bien avant les concerts. Antoine Gautier, co-fondateur de la brasserie, voulait avant tout redonner à Paris une tradition oubliée : celle des microbrasseries urbaines. Car avant les cafés branchés et les IPA tendance, le nord parisien brassait déjà. Aujourd’hui, la Brasserie de la Goutte d’Or fait figure de survivante dans un secteur bouleversé. Beaucoup de marques artisanales ont été rachetées par de grands groupes ou ont disparu. Ici, on a choisi le contre-pied : produire moins, mais produire localement. Pas question d’inonder le marché : les six cuves de mille litres imposent leur rythme, lent et artisanal.
Pendant un temps, les bières de la maison s’exportaient pourtant jusqu’au Japon. Puis l’équipe a arrêté : trop absurde écologiquement, trop éloigné de leur philosophie. Désormais, la distribution se concentre sur Paris : quelques caves, des restaurants, quelques supermarchés triés sur le volet et surtout une relation directe avec les clients.
Même les recettes portent l’empreinte du quartier. Les bières ont des noms évocateurs : la Petite Pigalle, blonde légère ; l’Ernestine, IPA emblématique ; la Chapelle, blanche aux épices chaï ; ou encore la Poulpe Fiction, une sour devenue culte dès sa sortie. Chaque bière raconte un peu de la Goutte d’Or, avec des épices, des fruits secs ou des inspirations glanées dans les rues voisines.
Car le vrai terrain de jeu de la maison reste l’expérimentation. Ici, les levures sont cultivées sur place par Joël, maître brasseur néo-zélandais tombé amoureux de Paris, et Guillaume, également brasseur. Certaines bières fermentent en fûts de vin, d’autres sont brassées avec des kumquats, des herbes de garrigue ou des lies de vin apportées par des vignerons amis. Une bière peut sentir les fruits exotiques sans contenir un seul fruit, uniquement grâce au travail des levures.
“On se complique la vie, mais on aime ça”, reconnaît l’équipe. Car rien n’est automatisé. Les fermentations demandent trois semaines minimum et peuvent aller jusqu’à trois mois, les recettes changent constamment, et chaque cuve doit être surveillée presque en permanence.
Dans cette petite entreprise de sept personnes, tout le monde met la main à la pâte. L’esprit ressemble davantage à celui d’un collectif qu’à celui d’une start-up du fooding. On parle de houblon néo-zélandais rapporté dans une valise, de collaborations improvisées avec des producteurs corses, de fromages sourcés chez les artisans voisins ou de houmous préparé chaque jour maison.
Et l’aventure continue. Un nouveau site de production, encore tenu secret, devrait bientôt permettre à la brasserie de développer des micro-cuvées sur mesure tout en agrandissant la tap room historique pour donner plus de place aux artistes, aux événements et aux rencontres.
À l’heure où beaucoup de lieux cherchent à devenir “expérientiels”, la Brasserie de la Goutte d’Or semble avoir trouvé quelque chose de plus rare : une authenticité sans discours marketing. Une vraie brasserie de quartier, vivante, imparfaite, passionnée, un endroit où l’on vient pour une bière, et où l’on finit souvent par rester toute la soirée.