La Place des Abbesses, entre patrimoine et vie de quartier
Sur le versant Sud de la Butte, la Place des Abbesses est sans doute l’une des plus emblématiques de Montmartre. Animée toute l’année (parfois trop pour certains) par les fêtes folkloriques, brocantes, concerts improvisés et autres spectacles de rue qui se succèdent au fil des saisons, elle est le coeur battant de tout un quartier.
Une place chargée d’histoire
Si la place porte le nom d’Abbesses depuis 1867, son histoire remonte bien plus loin. Autrefois appelée place de l’Abbaye, elle doit son appellation à la proximité de « l’abbaye d’en bas », située à moins de deux cents mètres dans l’actuelle rue Yvonne Le Tac, sur le lieu présumé du martyre de Saint-Denis et de ses compagnons.
C’est donc sur cette Place de l’Abbaye que fut installée en 1836 la troisième mairie de Montmartre, édifiée par l’architecte Lequeux. Devenue mairie du 18e arrondissement en 1860, puis finalement détruite en 1890, elle sera malgré tout le théâtre de quelques événements marquants, puisque c’est là que Paul Verlaine, alors domicilié rue Nicolet, se maria en 1870. La même année, Georges Clémenceau y siégea comme maire, avant d’être remplacé durant la Commune par Jean-Baptiste Clément, l’auteur du célèbre Temps des cerises.
Parmi les autres lieux disparus, on notera également la présence d’un cinéma (semble-t-il à l’emplacement de l’actuelle crèche), mais sur lequel on n’a malheureusement trouvé aucune information.
L’histoire de la place recèle également son lot d’anecdotes. En 1901, la Ville de Paris acquiert une imposante sculpture de lion rugissant, œuvre du sculpteur Henri Louis Cordier. Cette bête effrayante et majestueuse de plus de deux mètres de long trône au centre de la place, là où l’on peut voir aujourd’hui un cercle de pierre protégeant une bouche d’aération. En 1910, les travaux du métro auront raison du fauve, qui atterrira dans des entrepôts municipaux. Selon certaines sources, la ville d’Orly aurait, en 1931, récupéré la sculpture pour l’installer dans le parc de la Cloche, avant qu’elle ne soit mystérieusement dérobée en 2012 sans jamais être retrouvée. D’autres versions affirment que le lion aurait été fondu en 1942, comme beaucoup d’autres statues durant l’occupation.
Un patrimoine architectural exceptionnel
Toujours bel et bien présente pour sa part, l’église Saint-Jean de Montmartre, affectueusement surnommée « Saint-Jean des briques » par les Montmartrois, incarne l’audace architecturale du tournant du siècle.
Conçue entre 1894 et 1904, inaugurée en 1904 et classée monument historique en 1966, elle est la première église parisienne construite en béton armé. Une prouesse technique et esthétique due à l’architecte Anatole de Baudot, élève de Viollet-le-Duc.
Recouverte de briques rouges et ponctuée de pastilles de grès émaillé, l’église mêle influences byzantines et lignes Art nouveau. Longtemps critiquée, elle est aujourd’hui admirée pour son caractère visionnaire et sa singularité dans le paysage montmartrois.
Au cœur de la place trône l’une des dernières bouches de métro d’Hector Guimard subsistant à Paris, également classée monument historique en 1978. Cet édicule Art Nouveau aux courbes végétales, véritable chef-d’œuvre du style Guimard, n’a pourtant rejoint la place qu’en 1974, après avoir longtemps orné le parvis de l’Hôtel de Ville. Il marque l’entrée de la station de métro la plus profonde de la capitale, particularité technique qui ajoute au caractère unique du lieu.
Un lieu de vie intemporel
Aujourd’hui, la place des Abbesses séduit toujours par son décor presque immuable et typiquement parisien. Sa fontaine Wallace (l’un des modèles offerts à la Ville de Paris par le philanthrope britannique), son manège pour enfants qui fait le bonheur des plus petits, et son kiosque à journaux font partie du quotidien des montmartrois. C’est aussi sur la Place des Abbesses que se situe l’entrée du Square Jehan Rictus, dans lequel se trouve le fameux Mur des Je t’Aime.
La Place des Abbesses offre aux visiteurs comme aux riverains un espace où l’histoire dialogue avec le présent, où certains ne font que passer mais où d’autres prennent plaisir à s’attarder. elle incarne l’esprit libre, créatif et joyeusement bordélique qui fait battre le cœur de Montmartre depuis des générations.