Xavier Pavie, philosophe et citoyen à Montmartre
Philosophe, enseignant-chercheur à l'Essec et directeur de programme au Collège International de Philosophie, Xavier Pavie habite Montmartre depuis une trentaine d'années. Il est l’un de ces habitants discrets mais essentiels qui œuvrent pour que le quartier reste un lieu vivant, de pensée autant que de rencontre.
« Le 18e a une histoire philosophique forte », explique-t-il. En tant que philosophe, Xavier travaille depuis des années à faire dialoguer spiritualité laïque, responsabilité et innovation, comprise au sens presque grec du terme : le changement, la transformation. Qu’il s’agisse de politique ou de vie quotidienne, la question reste la même pour lui : comment faire changer les choses ?
C’est au Collège International de Philosophie, où il a été élu à vie, qu’il a trouvé une légitimité scientifique décisive pour lancer un séminaire de six ans consacré à la philosophie critique de l’innovation ; un projet qu’il tenait absolument à ancrer dans le 18e arrondissement. En parallèle de son activité d’enseignant, il conduit donc également ce séminaire gratuit et ouvert à tous à la mairie du 18e.
« Nous avons besoin de donner à Montmartre »
Ce séminaire, qui lui demande beaucoup de temps et d’investissement, relève pour lui d’une nécessité et d’un geste citoyen à part entière : « Si tout le monde s’arrête, on n’aura plus rien à Montmartre, on sera dans une carte postale ou dans un décor de film. » Il se sent légitime à apprécier la vie du quartier précisément parce qu’il y contribue. « On participe à être citoyen », dit-il, citant Rousseau pour qui le citoyen se distingue du simple sujet par son action. « Entre sujet et citoyen, il faut choisir. J’ai choisi d’être citoyen. Ce n’est pas juste parce qu’on vote qu’on est citoyen, c’est beaucoup plus que ça. »
Pour Xavier Pavie, Montmartre est un lieu où théorie et pratique se rencontrent. « La notion de spiritualité est très forte à Montmartre », rappelle-t-il, évoquant la fondation de la Compagnie de Jésus rue Yvonne Le Tac ou la prière perpétuelle au Sacré-Cœur. Mais c’est la question des utopies qui le fascine particulièrement. « On peut en rire avec la République de Montmartre ou la Commune Libre, mais historiquement, c’est très fort. » Il cite Louise Michel, cette enseignante devenue figure de la Commune, qui incarnait selon lui cette rare double articulation entre théorie et pratique. « C’était une intellectuelle, mais à un moment donné, elle a pris le fusil ».
« Les provinciaux disent souvent qu’ils ne pourraient pas habiter Paris. Moi non plus, je ne pourrais pas habiter Paris ! »
Pour Xavier, ce ne sont pas l’histoire ou les rues qui font Montmartre, ce sont d’abord ceux qui y habitent. Lors des six années qu’il a passées à Singapour, il s’est considéré comme un « passager ». A Montmartre, il se sent acteur. Lorsqu’il est revenu sur la Butte, il a reconnu les mêmes visages dans le quartier. « C’était familier. Je ne connais pas leur prénom, mais on s’est dit bonjour. Je me suis senti chez moi. »
La question qui se pose pour un Montmartrois, résume-t-il, c’est est-ce que je suis un passager ou pas ? ; une notion d’appartenance, étroitement liée à celle de l’accueil, qui s’étend pour lui à tout le 18e arrondissement, territoire d’équilibre entre l’esprit de village et l’ouverture au monde : « Quand on habite le 18e, on n’habite pas ailleurs. On accepte la diversité. On accueille « l’autre » autant à Château Rouge que Place du Tertre. »
Sportif assidu, il arpente régulièrement les marches de la rue Foyatier, et prend régulièrement des photos du Sacré-Cœur au petit matin : « Ce n’est pas tant la beauté du monument qui me touche, parce que je je ne saurais pas dire si je trouve ça beau ou pas, mais c’est le moment où je m’y trouve. » Il en va de même pour la rue Custine, l’avenue Junot, ou encore la rue Ramey le soir, toujours en fonction de l’heure.
Et s’il trouve Montmartre plutôt jeune, « c’est surtout parce qu’il s’agit d’un endroit où l’on reste vivant.» Jeunes, familles, personnes âgées cohabitent ainsi sur la Butte dans un équilibre rare, comme si Montmartre appartenait à toutes les époques à la fois.
« La notion d’accueil est toujours importante, mais physiquement, il y a des moments où l’on ne peut plus marcher dans le quartier. »
Arrivé à Montmartre « plus ou moins par hasard », Xavier Pavie s’y est très vite attaché. Mais aujourd’hui, la question du tourisme le préoccupe. Il plaide ainsi pour une régulation. « Il y a plein d’endroits dans le monde qui limitent le nombre de personnes. C’est une question de préservation de qui on est pour pouvoir encore accueillir, sinon on ne pourra plus le faire correctement ». Pour lui, préserver Montmartre, ce n’est pas refuser l’ouverture, mais protéger ce qui la rend possible : la vie locale, les liens de voisinage, la responsabilité collective, car cette responsabilité, dit-il, « incombe autant aux Montmartrois qu’au prochain maire » ; à bon entendeur…