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Inès Stankovska, l’art de la silhouette en héritage

18/12/2025

À Montmartre, certains savoir-faire se transmettent de génération en génération. Pour Inès Stankovska, la silhouette n’est pas un simple métier, c’est d’abord une histoire de famille, qui s’écrit à Montmartre depuis trois générations.

Tout commence dans les années 50, lorsqu’Ismet, son grand-père, né en Macédoine, arrive à Paris. Montmartre est alors peuplé d’artistes, de musiciens et de poètes. Sur la place du Tertre, un vieux monsieur découpe des profils dans le papier, perpétuant un art né sous Louis XIV et éclipsé par la photographie. Fasciné, le grand-père d’Inès observe puis apprend le geste et s’en empare ; sans crayon, uniquement avec des ciseaux, le papier s’anime. La silhouette redevient spectacle et petit à petit, les files d’attente s’allongent et les invitations prestigieuses s’enchainent, parmi lesquelles celles de la famille princière de Monaco. C’est ensuite Valentin, le père d’Inès, portraitiste de formation, qui reprend le flambeau en introduisant la silhouette dans l’événementiel, tout en préservant son exigence.

Née à Montmartre, Inès est une enfant du quartier. Scolarisée à l’école Mont-Cenis puis au collège Yvonne Le Tac, elle grandit entre la Butte et les saisons en bord de mer, au rythme de la vie d’artiste de sa famille. Mais sur la place du Tertre, tout le monde la connaît, et c’est à son tour d’observer son grand-père.

Je le voyais en train de découper ce bout de papier qui prenait vie, et pour moi il y avait quelque chose de magique là-dedans…

Pourtant, jamais elle n’imagine vraiment en faire son métier. La silhouette est un monde d’hommes, à l’image un peu vieillotte, souvent confondue avec la caricature. Elle choisit alors de faire des études d’art et d’histoire de l’art, tout en pratiquant la silhouette en parallèle, presque en secret.

À 19 ans, elle se lance malgré tout sur de petits événements municipaux. Elle adore ça et très vite, sa différence s’impose : elle est jeune, c’est une femme, et elle est loin des clichés “guinguette”. Là où l’on attendrait de l’humour, elle propose de la poésie. Là où l’on assimile la silhouette à une animation folklorique, elle revendique un art délicat, presque couture.

Une succession de bonnes rencontres va sceller son destin. Une collaboration avec Louis Vuitton, puis une tournée en France et en Italie ; Inès a alors 24 ans et son diplôme en poche. elle crée son entreprise et transforme peu à peu l’image de la silhouette : élégante, contemporaine, désirable. Elle assume le glamour, s’habille en couture, affirme une vision. La silhouette devient un objet de luxe, une performance intimiste, un souvenir rare.

Cela fait plus de quinze ans qu’elle travaille pour les plus grandes maisons (Vuitton, Hermès, Dior) en France comme à l’international, notamment en Asie et au Moyen-Orient. Toujours avec les mêmes outils : des ciseaux et un papier spécialement fabriqué, blanc d’un côté, noir de l’autre, conçu pour permettre ces micro-incisions invisibles à l’œil non averti. Le résultat : un portrait fidèle, jamais caricatural, et absolument bluffant.

Aujourd’hui, son travail va bien au-delà de la silhouette. Depuis dix ans, avec sa sœur, elle imagine des expériences sur mesure pour les maisons de luxe, mêlant portrait, astrologie et psychologie jungienne. Elle parle de portrait “inside out” : une silhouette pour l’apparence, une lecture plus intime pour l’émotion. Pour Dior Parfums, par exemple, elle associe le thème astral des invités à une recommandation olfactive ultra-personnalisée. Une approche sensible, profondément humaine.

Cette approche globale est au cœur de son travail, et elle rêve désormais de former à son tour, dans les règles de l’art, via des ateliers ou des collaborations avec des écoles « pour que cette poésie continue d’exister ». Car avec le succès, Inès a vu l’art de la silhouette copié, dilué et bradé : des caricaturistes qui se revendiquent silhouettistes, des équipes qui se montent sans transmission ni exigence… Autant de raisons qui la poussent à raconter son histoire pour protéger et transmettre son savoir-faire.

Bien qu’aujourd’hui installée dans le sud de la France, Montmartre reste sa boussole. Entre les vignes et le Lapin Agile où elle a grandit, Le Progrès où elle retrouve toujours ses copines de collège, les nouveaux coffee shops et la Halle Saint-Pierre où elle a désormais ses habitudes, elle s’y sent toujours chez elle.

Dans un monde saturé d’images et de filtres, Inès Stankovsak défend l’art du regard juste et du geste maîtrisé. À travers chaque silhouette découpée à la main, elle perpétue un héritage : son héritage montmartrois.

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